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de Florence Robert
Projet de vie, changement de cap : Florence Robert est apprentie-bergère dans les Corbières, et prévoit de partager son expérience
au fur et à mesure. Celle-ci a commencé en septembre dernier
par l'agnelage, des agneaux par dizaines,
... les mains dans le sang des naissances, et chaque instant passant, tendre, ou rude, ...
Juin. Il a bien fallu cocher “ovin viande” sur le formulaire d’inscription à la formation agricole. Tuer ne fait pas partie de mes envies, mais appartient à mon projet. Produire des agneaux pour la boucherie m’est étranger et même un peu répugnant dans l’idée. Dans l’idée seulement. J’adore la viande de mouton. Il faut y voir clair maintenant, vivre en face de mes réalités, éprouver mes convictions jusqu’au bout. “Ovin viande”, pour devenir éleveur et bergère. Vivre dans le cru des choses, au plus près de la Nature.
Du nerf, du sang, de la douceur, pourquoi me faut-il me rapprocher des bêtes ?
Je pourrais produire du lait, faire du fromage. Transformer la matière vive.
Mais je ne veux que cela :
de grandes plages de solitude, un peu âpres, mais qui affirment le geste, auprès des bêtes et des vents.
Je rêve de jours qui construisent, une longue et lente immersion dans les cycles du paysage tourmenté, une pulsation qui martèle l’être, une forge à feu doux et continu
je rêve de fêtes sensibles, de communion avec les mots de chacun, des échancrures dans l’épaisseur de la course, des respirations pour nourrir ses sens, ses relations tendres, soigner ses doutes, convertir ses plaies
être une des mains ouvertes, une des bêtes, une de dehors, de vent et d’herbe.
Un tour de serrure a été donné : dans le sens de l’ouvert. J’ai coché “ovin viande”.
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Septembre. Premier stage. Mes hôtes, Denis et Françoise, habitent une maison appuyée à la garrigue, des centaines d’hectares où Denis garde les brebis chaque jour de l’année, en toutes saisons. Il est berger, profondément, depuis toujours. Partout où je parle d’eux, on me dit que je suis au bon endroit, que je vais apprendre beaucoup.
Même pureté qu’au désert. Même lumière intense et douce, même silence. Même amplitude. Il est sept heures, je descends à la bergerie pour la première fois dans la fraîcheur de ce matin. Aude. Terre mythique, de soleil, de vent et de senteurs. Les brebis sont dehors, contre la clôture du parc. Elles chaument, c’est à dire qu’elles sont regroupées en un troupeau compact et bien rond, la tête cachée sous le ventre d’une autre, soeur ou mère ou simple congénère.
Je m’imagine bergère. Vivre sous le grand ciel, avec du temps autour de soi, derrière soi et devant soi. Tout semble pouvoir devenir large, sans que je sache vraiment pourquoi. Ici, on peut faire taire le grand vacarme du Monde. Cela suffit déjà.
Denis me demande de faire descendre le troupeau jusqu’au pré du bas où la luzerne les attend. Comment les faire suivre ? Elles ne m’écoutent pas, je ne parle pas la bonne langue. Denis remonte et appelle d’un “Filou, Filou !” qui fait lever, un, deux puis dix têtes, et au premier mouvement esquissé, tout le troupeau est alerté. Voilà les cent dix mères au trot et bien regroupées qui suivent leur patron.
Le soir même, je m’y prends mieux, et malgré l’accent plat que je déploie, mon cri cajoleur en éveille deux ou trois, qui amorcent le déménagement. Nous voilà cent dix plus une à courir vers le pré, je suis vite dépassée, femme en course, soulevant la poussière avec les brebis. Joie simple. Rien n’est bête quand les sens s’accordent au soleil d’un instant nouveau. C’est la clef de ce sourire-là.
J’observe beaucoup, ayant tout à découvrir.
Les brebis.
Celles-là sont gonflées de vie, pleines à craquer. Les pis se dilatent, les vulves rougissent, les ventres sont rebondis. Blanches, sales à peine, de laine rare ou guère mieux, douces déjà, elles appellent facilement, pour dire leur soif ou leur envie de sortir, de rentrer. Indifférentes à leur état, elles galopent, chaument, ruminent, se bousculent rudement et n’hésitent pas à se monter dessus en raclant avec vigueur le dos de l’infortunée monture pour réclamer une place à la mangeoire, pour accéder à l’eau ou au sel. C’est un spectacle extraordinaire. Je les croyais gentilles, douces, tranquilles, appesanties par le terme approchant, identiques entre-elles. En réalité, les brebis ont du tempérament. Ce n’est pas pour me déplaire.
J’appréhende et espère l’agnelage en même temps. Ce qui se prépare me paraît monstrueux et magnifique. Je ne sais rien de ce qui va se passer, et pourtant, tout va se passer. Tout cela doit s’ouvrir, se déchirer, se délivrer, donner naissance, livrer passage, se dilater jusqu’à la taille de la tête et du thorax de l’agneau. Quatre-vingt-dix brebis doivent mettre bas d’ici une semaine et demie. Il y aura alors peut-être deux cent cinquante animaux, ... miraculeuse multiplication.
On donne le fourrage dans un couloir de distribution auquel les brebis accèdent en passant la tête par un système qui s’ouvre et se ferme. Le chat attend souvent dans ce cornadis entouré de deux têtes de brebis dont il espère des caresses, ce qui ne manque pas d’arriver. Les brebis connaissent ces chats qui sont nés dans la bergerie et il n’est pas rare de voir une mère s’approcher de l’un d’eux, simplement pour que le matou se frotte voluptueusement contre son museau. Moi qui croyais les brebis peu expressives et peu sociables !
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Première naissance, je suis restée seule avec la première mère, pour voir comment se déroule la première heure de vie d’un agneau. Mais voilà qu’un second pointe, j’hésite un peu puis laisse faire, estimant ne pas avoir le temps de monter chercher Françoise. Les deux pattes avant apparaissent, la mère se couche, le museau est là, collés aux genoux. Tout suit, en moins de cinq minutes. Il suffit alors de ramasser l’agneau par les pattes avant, de l’asseoir sur ma cuisse et de désinfecter le cordon, avec une horrible bombe bleue, mais salvatrice. Bleu, rouge ou jaune, il faut absolument passer un produit désinfectant, sinon risque se développer une arthrite dès l’âge d’un mois, donc, ... Je m’inquiétais de l’odeur, du contact avec les liquides de l’accouchement. Rien, rien ne sent, rien n’est dégoûtant. C’est d’eau claire et de fluides propres, stériles et brillants. C’est simple, et je n’ai pas encore peur.
Surveillance de chaque instant. Je prends ma place aux heures les plus faciles, le matin et en début d’après-midi, puis en soirée jusqu’à onze heures au plus tard.
Un, puis deux, puis vingt agneaux. Les gestes s’enchaînent, les surprises se font, progressivement, habitude.
Naissances. Boursouflures, sang, liquides visqueux, poches, chairs outrées, outrancières, sanguines, maternité percée, ce qui s’est savamment construit en cinq mois se détache, travail des hormones et des chairs profondes, le miracle est tout entier sous mes yeux, dans mes mains, l’agneau qui arrive a l’air mort, blafard et mou, couvert de sa poche, puis, un hoquet, ça part, un faible bêlement parfois, ça commence au grand air, après cinq mois de refuge dans la plus douce des grottes. Les agneaux naissent déjà malaxés par la vie du troupeau, les rythmes, les rots de rumination, la presse des ventres, ils connaissent. Et c’est toute la fragilité d’être dehors qui est troublante, après ses mois de brassage maritime. Comme il est sec, l’air. Comme il est dur le sol, comme est lourde la mère qui se couche trop près de son petit. Chaque matière a sa consistance, rude, éprouvée. Après l’indéfini du liquide amniotique, après l’invincible sommeil du venir au Monde, toutes les mortelles subtilités des choses se prononcent. La vie profère sa vérité simple et sans appel. Il faut y aller, ou non. Un hoquet, la tête se redresse, le mucus s’écoule et libère les naseaux, la mère lèche avidement le liquide qui couvre son dernier-né. Premières secondes. Les plus vigoureux font leur première tétée en moins de vingt minutes. D’autres auront besoin d’aide à plusieurs reprises.
Tout cela est empli d’une sexualité qui est une cousine, très éloignée, du désir : ces trayons doux, ces petites bouches affamées, ces pelages ras, ces grands coups de langues, ces petits appels tendres. Cela a à voir avec l’amour ces mains qui traînent partout, pour aider, s’assurer que les pis sont pleins, soigner, porter, relever, pousser, panser. Et c’est d’enfance qu’il s’agit: ces têtes appuyées les unes aux autres, ces agneaux enroulés sous le cou de leur mère, ces sommeils soudains, ces envies de lait bruyantes, ces chevrotements maternels, ... Il me semble, par moments, donner simplement libre cours à des gestes et à des chants endormis. Je me sens vieille, et terriblement jeune et faite, accomplissant une chose ancienne que je connais et la vivant pourtant pour la première fois. Étrange sensation, étrange sommeil.
Ce qui se passe n’est ni doux, ni beau, ni violent. C’est indicible, c’est au-delà, tout près du mystère sans doute.
Heure de la sieste. Les brebis encore pleines chaument. Quelques-unes continuent de manger et font tinter leur cloche. Deux ou trois mères derrière moi sont agacées par des mouches cruelles et cela tinte brusquement. Une agnelle crie à intervalles très réguliers et rapprochés. La porte de la bergerie grince avec le vent. Sieste de gamelan, cet orchestre indonésien extraordinaire. Organique composition, faite de rythmes variés, au gré des démangeaisons, des besoins de lait, des cris d’agneaux égarés, des grognements tendres, du mouvement du chien autour de sa chaîne. Un petit mâle gambade et foule la paille, et c’est un feulement picoté, une brebis secoue sa tête, ses oreilles claquent dans l’air, et c’est un battement de drap dans le vent. Un mouvement du troupeau, et le village est en fête et donne de ses cloches. À peine plus tard, le silence retentit seulement d’un appel lancinant d’oiseau nocturne, en plein midi, obscure origine, au fond de la travée. L’orage gronde du choc d’un crâne contre le cornadis. Et toujours, la grande mer des mâchoires qui ruminent leurs embruns contre les meules des molaires, et ses rouleaux nocturnes.
Je rêve de composer une musique où je remplacerais les cloches par ... des bols chantants, les grondements du cornadis par un gong, les bêlements par des voix, et le broiement des molaires par le roulement de la mer. Les cris d’agneaux seraient des paroles d’enfants, et le vent, le grand vent qui sème les parfums et resserre les ramures, resterait le vent. Les femmes murmureraient des berceuse et des mots d’amour. Les hommes entonneraient les premières notes de chansons de mer et de joie.
Ce ne serait pas une musique pour elle-même, mais une musique du souffle. Je mélangerai et remélangerai le chant de bergerie et ma chanson, les confondrai. La mélodie sera incertaine, chancelante, emportée et entrecoupée. Derrière l’entendu, sera la glissante et dangereuse averse de vie, un chemin de joie, d’embûches, de molécules, de nourritures, de recyclages, de fertilité et de répétition. Un chant identique à ses brises changeantes, une surprise à chaque instant.
Fin de la sieste. Il faut vérifier, inlassablement, si une brebis est prête à mettre bas. Il arrive que l’événement soit déjà en cours. La mère dresse son cou vers le ciel en retroussant sa lèvre supérieure, au rythme des contractions. La position est superbe, animale et mythologique tout à la fois. Il s’agit alors de surveiller, ...
Les placentas, qu’il faut absolument enlever du fumier, me font l’effet de serpents vigoureux mollement animés, et mes mains en gardent un souvenir étonnement présent et, ... mouvant, comme si je les tenais encore. Le placenta, et la chaleur de l’utérus, incroyablement vivant, au cœur même de l’animal, parfois très loin, jusqu’au deux tiers de l’avant-bras. Une fois la main engagée, même les yeux ouverts, je ne vois plus rien. J’ai les yeux au bout des doigts. Je vois rouge. Rouge sang, rouge vivant. Un agneau est là et je ne sens que ses os. Chair, liquide amniotique et glaire se mélangent, je ne peux distinguer que les os du crâne et des pattes avant, et, parfois, de façon inquiétante, un œil mou sous la pression.
Les mises-bas ne se passent pas toutes bien. Je garde l’émotion de cette mère trop longtemps couchée, le petit se présentant avec une seule patte, et restant bloqué, poitrail contre l’os du bassin maternel. Je suis seule et n’ai pas de solution. Denis arrive, heureusement, et repousse l’agneau fortement, ce qui fait manifestement très mal à la mère, jusqu’à le faire rentrer complètement, fouille et trouve la patte repliée. La brebis est petite, sa main est trop grosse, il n’a pas la marge de manœuvre nécessaire pour déplier la patte. Ma main est plus petite. J’y vais. Difficile de comprendre comment c’est là-dedans. Y a t’il un ou deux petits ? À qui est cette patte ? Est-ce la droite ou la gauche ? La mère crie, se retourne sans cesse vers ce ventre douloureux. Il faut faire abstraction de sa souffrance et de sa propre angoisse et trouver le moyen d’ouvrir l’articulation. D’un coup ça y est. Les contractions poussent l’agneau vers la sortie en deux minutes. A-t-il souffert? Celui-là se porte bien malgré tout. Un autre, accouché par le siège, aura besoin d’un “bouche-à-bouche” qui le ranimera. Un autre mourra d’être trop faiblement constitué malgré une mise-bas facile. La mort est là, présente, ramenée à une expression nouvelle, banale, intégrée, et surtout masquée par l’incroyable vitalité qui émane de cette explosion de naissances.
J’ai pleuré les deux premiers jours, touchée par la mort d’un agneau prématuré et au fémur fracturé, ou par le bruit d’une articulation qui semble céder sous le pied d’une mère juste accouchée (en fait, après plusieurs jours de doutes et de remords, car je me sens coupable d’avoir mal placé l’agneau dans la case, il s’avère que rien ne s’est abîmé dans cette hanche-là. Mais le bruit m’a poursuivi longtemps.). Puis je ne pleure plus. J’apprends à plâtrer une patte cassée, à faire les piqûres dans les minuscules muscles de la nuque, à regarder les agneaux morts. La multitude ne s’encombre pas de l’affectif ici. Il n’a pas sa place, ou plutôt une place nouvelle. On ne peut pas entretenir un lien affectif avec plus de cent agneaux. Je me déploie en une mère universelle qui aime un tout morcelé, mais anonyme. Je connais les malades, les handicapés (il y en a deux), et rassemble tous les bien-portants dans une nasse attentionnée et emplie d’un amour presque neutre.
De toute façon, ils sont presque tous promis à la boucherie ! Le départ est prévu dans trois mois. Trois mois de vie en bergerie, soignés, nourris, engraissés. Je sens comme un accident, un accrochage entre le maintenant de ces petites vies attendrissantes et l’immensité des logiques, des calculs, des engrenages. Pourtant, il n’y a pas méprise entre vie et destin. Tous ces soins sont à la fois soins aux vivants et soins à ceux qui rapporteront de l’argent, et c’est bien normal, on les a fait naître pour cela. Double intention, étrange ambiguïté que je crois percevoir aussi chez mes hôtes. Heureusement, il y a aussi les agnelles de sélection, les futures reproductrices, et les mâles, au nombre très restreint, qui seront sélectionnés pour devenir béliers. Les chanceux !
En attendant, le plaisir de l’agnelage est palpable entre nous trois, malgré la fatigue et le stress. Denis me dit un soir, après avoir nourri “S’il n’y avait pas l’agnelage, on ne serait pas berger. C’est le plus beau.” Il a les yeux qui brillent d’un feu souterrain en disant cela. Je commence à comprendre.
Ma dernière brebis accouchée est venue me trouver, avec son regard d’or pâle. Denis m’a dit : “Il y en a une là-haut (dans le parc, en plein air), je préfère que ce soit toi qui y ailles, il faut que tu apprennes, pour quand tu seras toute seule”. Il a grandement raison. Elle s’est tournée vers moi et a pris le temps de respirer ma main. J’ai pris aussi le temps de m’accroupir, de m’approcher tout doucement de son ventre, pour glisser la main gauche vers les glaires qui coulent déjà. Je lui présente, et comme toutes les autres, elle lèche le liquide “qui leur donne du courage” a dit Denis. Elle a encore gratté, tourné, gratté. Les pieds de l’agneau sont apparus, ont disparu, sont réapparus. J’ai attendu dix minutes au moins. Le ciel est magnifiquement bleu. Septembre est éclatant, le vent tournoie doucement, nous sommes au plus haut de la roche blanche, la garrigue est notre témoin. Ce dernier accouchement est une perfection dans le paysage, j’en fais partie, je le sens. Je décide d’intervenir, me rappelant que ces agneaux à terme sont très gros et qu’il faut parfois aider. J’attrape la brebis par les pattes de mon côté et la couche, un peu lourdement, sur la roche. Comme j’ai appris à le faire depuis dix jours, je glisse mon index tout autour de l’ouverture, dessinant le cercle du passage, et accélérant, se faisant, les contractions. Le souffle saccadé de la brebis, répondant à mon geste, ne m’inquiète plus. Cela fait partie du travail, le sien, le mien. Je me concentre, vérifie que la tête suit bien les pattes. Tout est là, à peine penché. Dès que le museau est près de la sortie, il faut comprimer derrière l’occiput du petit, c’est-à-dire à la base de la queue de la mère, sentir sous ses mains l’avancée de l’agneau, et s’accorder aux contractions jusqu’à ce que toute la tête soit dehors. Si l’agneau est gros, c’est le plus dur. La tête de l’agneau, assez gros effectivement, sort. Je tire une patte, puis l’autre et tire l’ensemble jusqu’au bassin, qui ne pose pas de problème particulier. Je soulève le petit mâle, de peut-être six kilos, pour qu’il ne touche pas le sol, nettoie vigoureusement ses naseaux englués, vide le cordon ombilical du sang qu’il contient, puis passe la bombe bleue. Je débouche les trayons maternels colmatés par le bouchon cireux, puis redésinfecte le cordon. Je les emmène tous deux jusqu’à la case qui les attend, la mère suivant son petit que je tiens par les pattes antérieures, le laissant pendre ostensiblement. Cet agneau est vraiment beau, et je le porte comme un cadeau, que je reçois et que je donne. Denis a l’air content. Ça me fait plaisir. Nous nous comprenons.
Par-delà le travail très concret du soin aux bêtes, les nourrir et les soigner, je devine par touches une esthétique de “la mène”, la façon de mener son troupeau. L’esthétique visible d’abord, des reflets d’or dans les yeux des mères, dans les pattes arrières sagement alignées lorsqu’elles mangent au cornadis, une beauté des laines disposées en lignes sinueuse et parfois crêpées sur la queue. Une esthétique charnelle à fouiller les bêtes, à extraire les agneaux, à guider leur bouche vers le trayon nourricier, à accompagner ces premiers pas, entre survie et naïveté des premières heures. Il y a surtout une esthétique dans la façon de donner au troupeau, à tout moment, ce dont il a besoin pour donner, à son tour, le meilleur de lui-même. Il faut tout à la fois le connaître intimement, observer, anticiper, le deviner même et proposer. Le troupeau est la résultante d’individus singuliers, mais reliés par une façon d’être, un certain type de besoins et d’aptitudes. C’est ce que certains appellent le “biais”, le biais du troupeau. Et le berger est homme, ou femme, qui, comprenant ce biais, s’accomplit dans l’esthétique de le servir et d’en tirer profit. Profit d’Homme et profit des bêtes. Un seul être résume cette relation particulière entre le berger et son troupeau, être de liens invisibles mais puissants. Je comprends cela et prends en même temps la mesure de tout ce que je ne sais pas. Et que seule l’expérience pourra nourrir. L’enthousiasme ne me quitte pas. Le meilleur est à venir.





