blog dominique autie

 


de Philippe Saubadine

 

 

 

 

Louis-Frédéric Dupuis :

trente-deux tableaux visités


(Inédit)

 

Avant-propos d’Yvon Lambure

Ma rencontre – depuis mon plus jeune âge – avec Louis-Frédéric Dupuis est une sorte d’osmose, de filiation et, de toute évidence, une trilogie : nous sommes nés un douze octobre à midi, quelque quarante années nous séparent, jour pour jour, heure pour heure : 1909 - 1949.
Lorsque je décidai d’organiser la rétrospective de son œuvre peint, la délibération extraordinaire du conseil municipal s’est tenue un douze octobre à midi – pour les adeptes de l’ésotérisme, un signe fort du destin.
Sollicité par mes soins, Philippe Saubadine apportera à ce projet une couleur littéraire : disséquant chaque œuvre, il a su faire chanter chaque scène intimiste, vibrer chaque paysage ; donnant chaque fois une connotation poétique et exquise, il confère à la figuration ses plus belles intentions abstraites.

Yvon Lambure.

 

 

Je découvre Louis-Frédéric Dupuis grâce à mon ami Yvon Lambure, lui-même élève de ce peintre sobre et humble qui marqua l’art pictural bayonnais de 1936 jusqu’au 5 novembre 2003 – il peignait encore la veille de sa mort.

Professeur et directeur de l’École de dessin de Bayonne de 1944 à 1963, il oeuvrera avec pugnacité, talent et intransigeance pour asseoir une peinture à la fois dépouillée et riche dans laquelle le hasard était banni : il exécutait une multitude de croquis sur toutes sortes de supports avant d’apposer la couleur. Yvon Lambure se souviendra toujours de la première leçon qu’il suivit chez Dupuis, lorsque ce dernier lui demanda de peindre… l’air. Il dit de son maître : « D’une grande honnêteté intellectuelle, il n’avait pas le souci de plaire. Ce qui qualifiait le mieux et l’homme et l’artiste ? l’exigence et la sobriété. » Et Pierre Espil, remarquable critique d’art, écrira en introduction à l’ouvrage consacré à Louis-Frédéric Dupuis (exposition rétrospective de 1996) : « Alors que l’expression picturale de tant d’artistes contemporains abusivement cotés tonitrue et bavarde à tort et à travers, celle de ce taciturne de chez nous a le mérite, rare entre tous, de ne dire que l’essentiel. »

C’est donc cette rencontre guidée par Yvon Lambure, d’abord parmi les toiles sélectionnées pour l’exposition de 1996, puis avec le maître en personne dans son atelier de la rue d’Espagne à Bayonne, qui propulse en moi l’envie de rendre compte des sujets ainsi peints. Non de manière académique ou critique – je ne possède ni l’autorité compétente pour satisfaire à la première, ni l’esprit universel nécessaire à la deuxième – mais en laissant parler l’émotion et le fonds artistique autodidacte.

L’exercice est passionnant et périlleux. Passionnant de par l’appropriation du visuel et sa mutation sous la forme de vocabulaire/son ; périlleux car induisant une interprétation de l’art pouvant passer pour une tentative d’explication (ce qu’elle n’est pas).

Voici trente-deux tableaux visités dans un esprit à la fois humble et reconnaissant ; que ce « regard » accroche et enchante celles et ceux qui découvriront le réalisme de Dupuis au travers de cette lecture.

Philippe Saubadine.

 

 

 

Dans un geste de veille


La sieste

Le passage de l’eau pousse dans le présent
l’existence ordinaire. Au quai bleui par l’ombre
s’accrochent les reliefs des façades.
Et les volets à demi fermés arraisonnent
la respiration tiède des abandons complices.

Le fleuve court vers la source étouffée
dans un geste de veille.


L’orage

Le ciel plaque son front d’airain sur la montagne
verte et jaune.
Chaque pierre grave son ombre défaite ; c’est none
en l’office et l’air isole dans sa main la mémoire qui nous
encombre.


Le gardien

L’eau se retire sous la voix de la Rhune.
Le reflet mauve enveloppe la source surgie des
divines demeures.
Gît l’embarcation à l’angle précaire – souverain
est le marnage qui confère à la berge des horizons
d’histoire.


L’escapade

À train novice va la promenade à cheval. La conduite
hésitante trouble la docilité des bêtes. Les encolures
s’avivent, les équilibres sont feints.

Ce soir, les reins bloqués diront l’étonnement.



La fontaine

Cinglent les femmes vers le point d’eau. Les cruches
transpirent, les mains glissent. Gare à la chute ! Le reproche
sera grand qui bafouera la corvée.

Elle épargne déjà la proie farouche. S’est éteint
le chant inspiré des colibris.


Le quart d’heure

La paysanne est venue déclarer la pause. Les bras
du labeur ont fait vibrer la récolte.
Encore éblouis de sueur, ils étirent le silence
méridien.

À la montagne indolente le soleil rend son éclaboussement.


La marchande

Elle est arrivée sur le promontoire qui domine la ville.
Pieds nus depuis St Jean-de-Luz, elle vient vendre son poisson.
La nuit l’a vue partir.

Le marché n’attend pas. Il lui faut alléguer les prises
atlantiques. Elle retournera par les chemins de contrebande.


La criée

Leur démarche affermit l’important mareyage. La tête haute
sous les cistes, elles maîtrisent l’aire du marché. Leurs voix s’interpellent,
s’entrechoquent, se juxtaposent.
L’important n’est pas ce qui se dit mais la façon de le dire. Et si
quelque svelte étrangère vient à les narguer, gare aux quolibets, manière
de lui rosir les fesses.
Elles tiennent commerce de tout ce qui se colporte. Avec la
véhémence de qui n’ignore rien et la fausse retenue de qui ne confie pas
tout.

Elles sont les présences légitimes dans l’inconséquence ordinaire,
femmes turbulentes aux ventres généreux.

 

Lorsque l’heure consent


Le balancier (1)

Le temps empoussière d’ennui l’existence que chaque matin
entame. Elle replace un bibelot (qu’une main molle a touché). Elle
ramasse un objet (qu’une main distraite a négligé).
Elle range sans déranger. Toute d’application, elle satisfait sa vie.

Et si un doute survient, la tâche suivante enferme. Il convient de
ne pas outrager le balancier.


Le balancier (2)

Regard pathétique tourné vers le monde
qui bat sans elle.
Sentinelle enhardie à l’abri de la solitude,
sa vie s’égare, mime le temps qui passe.


La croisée

Oui, j’aime à me montrer lorsque l’heure consent et bruit
des chalands occupés. J’aime sentir vers moi tous ces regards
connus et frissonner ma peau. Tiens, le vent a tourné.
J’épuise mes pensées en lendemains pareils. D’où me vient
que surgit ce détail échappé :

la fenêtre d’en face aujourd’hui est fermée.


Le thé

L’ombrelle distinguée écarte les coups d’œil (et la voilette au regard
impose son seuil). Son autre main gantée tient le livre de messe
(le même servira pour aller à confesse). Elle porte le chemisier haut
boutonné (que rehausse l’éclat d’un col amidonné) et la jupe profonde
décline les chevilles (c’est comme cela qu’elle éduquera ses filles).


La maîtresse

Son buste élancé arrache les offrandes aux
désirs délictueux. Sa taille n’est pas ceinte mais son
regard consume.
Le rite exténue l’anse du bras. Elle connaît la
fraîcheur de l’épaule ; éternise son cou gracile le
partage des saisons.


La présence (1)

Par son regard de gloire qui sait capter le jour sans que plane
l’impatience de la jeunesse
par son humeur scellée où perce le retour d’une bouleversante terre
de promesse
par son foulard d’odeurs aux mille froissements qui naufragent l’espoir
de devenir escale
elle renverse la vie et ses sentiments comme blanchit une cicatrice
banale.


La présence (2)

Elle ose la transparence, privilège du genre quand
la peau apprête son toucher. L’élégance sied à sa taille
cendrée. Et sa couronne de fleurs départit sa blondeur.

Je rêve à sa nuque troublante et ses cils en battant
accrochent mon désir.
Dois-je m’obstiner à me tourner vers elle ?


La présence (3)

Elle laisse la main guider la chevelure
voile penchée qui enjolive l’aube.

Ses pensées vont l’amble : afflue
l’entêtement de se soumettre aux caprices.

Elle soustrait sa taille aux appels de la rue.


La présence (4)

De la profondeur tu soutiens la prunelle
l’ovale ambitionne le frisson du voyage.

Sois la morsure délicate qui abrège la confidence
page innocemment finale.


L’absence

Je plierai jusqu’au dépouillement lorsque
tes cils singuliers pétrissent mes songes.
Et chevauche à l’épaule du ciel celui qui avoue :
j’aime et je souffre.

J’ai pris la fatalité pour seul bagage.

 

Demeure le partage

L’éventail

Les tempes battent de clameur inassouvie
quand c’était la bravoure a las seis de la tarde
son cœur tremblait très fort et tu étais ravie.

Les éclairs violines dans le soleil qui tarde
ébranlaient la cendre - respiration farouche,
le défi et l’esquive, l’envol de l’estocade.

Derrière l’éventail s’arrondissait ta bouche
le geste pétrifié, c’est l’ombre qui se couche.
Pousse dans le sommeil l’angoisse de l’envie.


Les vêpres

L’image confondante de l’être espéré emprisonne l’instant
dans l’espoir délicieux. L’intrigue de la vie ploie sous l’innocence :
c’est une aube différente qui pèse sur les paupières.
Toute de clarté votive, la Vierge met le pardon à nos pieds.
Voici venu le temps de la vision unique.


Le repas

Les gestes mesurés accomplissent la scène quotidienne et pourtant
toujours renouvelée, communion ordinaire des attitudes complices dans le
repos de la table.
Il n’y a de parole qu’en échanges sollicités – et les regards croisés
font accès au territoire.

Demeure le partage, cette antichambre du bonheur.


Le passe-rue (1)

C’est la sarabande qu’en alternance les masques articulent.
L’identité se déprend derrière les fantasmes, profils segmentés sous
l’assaut de la fête.

L’ivresse du piège installe la frénésie. Le cortège fuyant secoue
le passé et jette la gaieté dans la nuit insoumise.


Le passe-rue (2)

Ils sont trois compagnons, de fieffés farceurs
qui stupéfient les gens dans leur accoutrement. Charlatans
ou amuseurs, leur discours stipule la comédie.
En vain le rire est donné. Il reste la pochade,
miroir primitif de l’âme éconduite.


Le repos

Attendre. Attendre posément.
Sans trembler. Avec patience. Avec
lenteur même. Avec calme.
Puis écouter. Affaler le regard
et étouffer les bruits. Avec certitude.
Respirer l’heure, réfléchir.
Surprendre un peu de bonheur.


Chronique

Ça l’ennuie d’avouer que tout est clair : la journée épuisante, la cantine, le dimanche tiercé-télé, sa femme, le bistro, les copains, son ex-femme, la pêche, la belote, son foie, le loto.

Et le plancher moisi, la fenêtre cassée, les toilettes à l’étage. Et les filles pour l’exultation. Et l’alcool pour avouer.
Avouer que tout est clair…


La photographie

La famille est réunie pour sa maturité. Le gendre a décidé :
voilà trois générations sur le papier. Entre-temps, sa femme a accouché.
L’aîné pose debout. Comme son père. (Lui aussi un jour veillera sur les
siens).
Mémé est attentive. Pour en parler plus tard dans ses prières.

 

Atelier

 

La leçon

Ils sont autour de lui, attentifs et critiques. De plomb
est leur mine, leur apprentissage est douloureux.
Plus importe la manière : ils croyaient au génie.

Le maître seulement a dit : « voici votre modèle ».


La galerie

Il connaît la passion impérieuse qui libère, alliance
vertigineuse du sacré - espace confus entre la croyance et
le mystère – et du souffle instinctif.

Ici se joue la maîtrise du territoire vacillant, amertume
souveraine des couleurs proférées.


Le modèle

Sur la pourpre nonchalante pose une mandoline. D’indifférence
feinte, elle attend, le cœur légèrement pincé. Elle voudrait tant vibrer
à nouveau. Est-ce pour mieux la consoler qu’un tissu flatteur enrobe
sa coque ?

Elle espère la précarité de l’oubli ; devenir simple objet l’angoisse
même si la fascine l’œil du peintre.

Son rôle de composition piège l’équilibre. À se voir ainsi vouée à la
postérité muette, elle fige son orgueil, prolongement diffus d’une
onde tenace.


La rivalité

Les personnages doublement de papier figurent les interrogations de la rencontre duale. Selon quel dessein et en quel lieu ? Seuls les mouvements imprègnent, les allures dénoncent.
Assis les musiciens sont le décor. Leur présence fixe l’unité, elle a valeur de repère.

La danseuse s’avance : c’est le déplacement qui outre la féminité, la cause presque provocante. Se rend-elle à l’appel du matamore (posture fière et assurée de l’homme qui commande) ou n’évolue-t-elle que pour mieux se dérober (et ainsi affirmer du caractère l’irréparable ?).

Et lorsque le guitariste tourne la tête vers le personnage qui hèle la femme, on pressent dans son interprétation un échec porteur de drame.


Premier quartier

(C’est le soir. Tard. Sur fond de ciel opaque, la lune en son premier quartier. Assis tout de blanc vêtu, un homme. Il tient une guitare. En fait, il doit charmer ou convaincre ou se faire pardonner. Il regarde intensément la femme. Elle se tient debout , le dos légèrement voûté, dans une attitude hautaine ou dédaigneuse ou méprisante.

Son poignet gauche est rivé à sa hanche tandis que sa main droite agite vivement un éventail. Elle porte une longue jupe et un corsage sombre rehaussé de dentelle. A ses pieds, comme flairant l’intensité de la scène, un chien).

PIERROT (s’adressant à COLOMBINE)

Saurez-vous entendre…


Le portrait

Chaque fois que je le vois (que je me vois) ma pensée nomadise.
Oui, j’assume ma vanité. Mais davantage que la réussite, c’est la façon
dont le peintre immobilise le caractère.
Observez bien, vous pouvez m’identifier. Ah, bien sûr, je ne suis pas
dans les mêmes dispositions quand je pose. Un peu plus de rigueur peut-être.
Sérieux sûrement.
Pourquoi ce costume, je ne me rappelle pas.

Là-dessus je suis vivant.

 

Philippe Saubadine.

Photographies : Jean-Luc Aribaud.

 

 

 

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Parce que le poème
débute toute chose,
parce que le réel du monde est là,
qui chaque jour nous altère davantage,
il y a urgence à dire ce qui nous fonde,
ce qui nous apprend à être
de l’aube à la nuit profonde.

n&b, tout simplement.

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