
n&b éditions, d’une petite aventure![]()
à une longue une histoire… par Philippe Dours,
Tout cela remonte bien loin. En vérité à 1989.
Pour la revue Noir & Blanc, les jeux semblaient faits et refaits depuis le début, et vous savez que dans l’édition ce n’est généralement pas le cas. Mais c’est ainsi et depuis le commencement nous savions, quelques illuminés et moi, que cette histoire était faite pour durer. Et, malgré les difficultés que nous allions rencontrer plus tard, l’avenir nous a finalement donné raison.
La création de la revue Noir & Blanc se fit très simplement… au coin d’un bar, et le projet – bien que nourri du plus grand enthousiasme – manquait cruellement de fondements. Bâti pour ainsi dire sur du sable. Mais les choses à priori bancales ont quelques similitudes avec la mauvaise herbe qui ne meurt pas comme ça, comme a coutume de le dire le vieil adage.
En fait inexpérience et cécité, occultant les écueils à venir, s’avérèrent les meilleurs atouts des éditeurs que nous rêvions à cette époque de devenir. Une évaluation réelle ou du moins objective de ces difficultés aurait sans nul doute eu raison de nos meilleures intentions. Mais il y a fort à parier que c’était peut-être aussi à cette époque la seule façon pour nous de rester en vie.
Au début, il n’y a pas cinquante manières d’expliquer les choses, les premiers numéros se succédèrent au rythme exaspérant du compte-gouttes des maigres rentrées d’argent que fournissaient alors nos différents boulots alimentaires. Bien entendu, la quantité rédactionnelle était toujours bien supérieure aux pages disponibles. En somme, ici comme dans bien des domaines, l’envie une fois de plus dépassait largement la possibilité. C’était là un fait arithmétique autant qu’économique ; et autant le dire, un crève-cœur dès qu’il s’agissait de faire des choix et d’opérer des coupes sombres dans nos prétentions. Quoiqu’il en soit, les choses tournicotèrent ainsi tant bien que mal au fur et à mesure du départ des uns, quelque peu lassés et fatigués par cette adversité, et de l’arrivée d’autres toujours bouillonnants et plein d’enthousiasme à leurs débuts. Le noyau dur quant à lui restait intact alors qu’apparaissait de plus en plus la certitude que pour durer, cette revue devait se financer et se diffuser. En un mot se professionnaliser.
Nous ne savions rien, nous apprenions, ne tenant bien évidemment compte d’aucun conseil et évitant comme la peste le modèle des grands frères de l’édition reconnue. Nous détenions une sorte de pouvoir Divin et cheminions, cherchant partout sur les côtés, avant de découvrir que tout sentier avait disparu. Mais nous étions toujours en vie ce qui a peut-être un lien avec cette disparition.
La suite, comme dans toute histoire et qu’elle qu’en soit l’issue, fut une succession de rencontres, de coups de dés, de périodes dépressives, de coups de chance, de gens subitement disparus. Sauf deux irréductibles. Michelle Roche et moi. Michelle, admirable "comptable " des sous que nous n’avions pas, relectrice assidue et chasseuse des fautes d’orthograve, dépouilleuse de manuscrits aux qualités si souvent improbables. Nous étions deux artisans obstinés à faire germer des graines dans un jardin aride où presque tout semblait prendre un malin plaisir à refuser de pousser.
Ensuite, un nouveau est venu se joindre à nous, Jean-Luc Aribaud, un peu par hasard, comme beaucoup de ceux qui l’avaient jusqu’alors précédé. Et c’est à partir de cette époque-là que l’aventure a véritablement pris une autre tournure. Dès lors notre détermination ne fut jamais aussi forte. De deux solitaires fatigués, nous nous retrouvions trois, pas plus, et ce n’était la faute de personne, c’était juste comme ça. Trois dont la force pour continuer la grande bataille valait mille.
Voilà donc un fragment de notre histoire… Nous sommes entrés par la petite porte et restés dans l’antichambre un temps qui, avec le recul, me semble presque raisonnable, considérant le côté indûment sacré et tout aussi bêtement étanche dans lequel se trouvait et se trouve toujours l’édition. Car, qu’on le veuille ou non, alors que certains prônaient et adulaient déjà le tintamarre de l’hyper-médiatisation, tout contribuait à l’isolement et au silence. Il était, et cela demeure encore plus vrai vingt ans plus tard, très difficile, voire impossible, de faire entendre une voix créative au milieu de ce boucan sans avoir au préalable obtenu l’assentiment d’un système n’ayant d’autres référents que lui-même. Et notre message aux auteurs inconnus était simple : nous savons que vous existez, que la rébellion contre le silence existe ! À partir de là, le combat ne fut plus le même. D’expression de nous-mêmes, la revue se mutait peu à peu en formidable porte-voix des silencieux ! Devenait un journal de lecteurs, d’abonnés, d’écrivains confirmés ou amateurs, de poètes, de photographes, de dessinateurs, de chroniqueurs : le chant des anciens silences, le champ des expressions, des maladresses autant que du génie, des coups de cœur à toutes les ambiguïtés.
Un fait est là, le seul qui soit véritablement incontournable, Noir & bBanc publia plus de cinq cent cinquante auteurs, écrivains, photographes, dessinateurs et devint devenu un organe essentiel, le dernier bac à sable où il était encore possible de venir jouer, d’exister en dehors des modes et à contre-courant. Comme un aveu de renégat !
À cette époque, et comme pour définitivement exorciser les destins funestes et les lunes qui ne faisaient pas de quartier, un vrai miracle survint. Le vent s’est arrêté soudain. Alors que la perspective de nouveaux tirages déficitaires nous déprimait, un homme nous a tendu la main. Un homme qui se dévissait le cou pour essayer de voir ce qu’il avait d’écrit dans le dos mais qui n’y arrivait pas. Un homme bon ne sachant où déverser cette bonté, un homme perdu dans la circulation de ses propres sens. Monsieur Dana nous a sauvés… Peut-être s’est-il sauvé lui-même ?… sur le coup du gong, à l’extrême limite, comme à cette cinquante-neuvième et interminable minute lorsqu’elle devient une heure. Nous étions sur le flanc, prêt à rompre, lorsque cet homme, imprimeur, proposa de fabriquer n&b, gratuitement, librement, sans contrepartie. Un truc à vous faire croire à la fille des grottes. Et il fit ce qu’il avait promis avec la plus grande sincérité… nous permettant d’exister, d’étendre la distribution en kiosque, d’augmenter encore le nombre de nos pages et celui de nos abonnés… Nous vécûmes sur ce nuage jusqu’en 1993 et le chemin facile s’interrompît soudain au moment de cette terrible passe que bon nombre d’imprimeries traversèrent. Plan social, ouvriers licenciés, comme tous nous sortîmes titubants de cette période. Quelques numéros plus tard, nous finissions exsangues, moribonds sur le pavé et pire que tout, endettés à long terme pour avoir refusé une impensable capitulation.
L’aventure avait duré cinq années : une aventure humaine et littéraire bâtie en compagnie de rêveurs magnifiques mais aussi avec l'aide et à la fidélité de centaines d'abonnés.
Et puis après une période qui dura ce que doit durer une période de doute, de renflouement des dettes, et de contemplation du gâchis qui s’éloigne, nous sommes ressuscités en créant les éditions n&b.
Au-delà des spécificités d'écriture contemporaine ou des recherches purement formelles et esthétiques, seule la complexité de gestion et de distribution changeait par rapport à celle d'une revue. Il ne s’agissait en somme que de poursuivre et étendre une politique éditoriale rigoureuse.
Et j’aimerais rendre cela exactement.
Celle-ci peut aujourd’hui se décrire assez simplement en deux directives essentielles et complémentaires :
– découverte de jeunes talents (écriture, illustration, photographie, etc.), volonté de les associer non plus sur un support commun tel le journal ou la revue, mais au sein d’un label, dans des livres capables d'avoir une véritable audience populaire ;
– nécessité de relier l'art au social, la création aux principaux acteurs d'une époque ; ainsi, de nombreux écrits provenant de milieux dits en difficulté et jouxtant des contributions purement littéraires, virent le jour dans nos publications.
La pédagogie n'a donc jamais été exempte de nos propos ; celle-ci d'ailleurs s'est souvent trouvée renforcée par une réflexion plus vaste : de nombreux textes venus d'ex-Yougoslavie et que traduisait Mireille Robin furent publiés, faisant échos à des préoccupations plus spécifiquement françaises ou régionales.
Avec la création des éditions n&b, c'est bien une nouvelle entreprise qui a vu le jour. Bien entendu les méthodes de travail, les supports, les réseaux de distribution diffèrent mais les préoccupations fondamentales demeurent pratiquement identiques.
Un monde existe, qui n'appartient à personne, qui ne satisfait personne puisqu'il n'est l’œuvre que de quelques-uns : Les possédants ! Aux principes incontournables de la vie : exactitude, simplicité, sincérité (objectivisme), se substitue la mollesse d'un grand vide idéologique et moral d’un Big Brother dont le but n'est autre que d'instaurer sans cesse de nouveaux préceptes basés sur le pouvoir, l'argent, la consommation. Préceptes visant à transformer l'homme en tube digestif dépendant, obnubilé par sa capacité d'ingurgitation.
Que signifiera vivre demain alors que nous sommes déjà hors de nos envies et de notre vocabulaire ? Le jargon appliqué au modernisme de notre époque est imprécis, ampoulé, réducteur et lourd de tout un arsenal de formules pseudo scientifiques. Je cite pour exemple quelques éléments fondamentaux : interactif, autoroute de l'information, déréglementation, virtuel, management, performance, ressources humaines, partenaire, action, multimédia. On ne saurait trop, dans ces termes, souligner le procédé de fragmentation, d'absence de pans entiers de description, de narration, d'émotion, au profit d'images préfabriquées, du vite dit et du mal compris. Ce procédé d'appauvrissement du langage et de l'idée qui rejette l'ornement et le romantique, ne vise pour l'essentiel qu'à s'affranchir des liaisons de toutes sortes. Et ce que nous avons sous les yeux n'est que le simple contenant. On perçoit mieux dés lors l'avènement d'une immense déshumanisation dont les collaborateurs principaux sont les monde des médias, des affaires (du commerce et du sport) et le monde artistique qui raffolent de culture populaire et de débris épars du quotidien. Au lieu d'en donner l'exacte représentation, ils découpent de larges morceaux de réel qu'ils incorporent à leur gré dans leurs compositions, créant ainsi des scènes et des situations « réellement surréalistes ».
Nous ne pouvons bien entendu être les théoriciens d'un absolu rêvé, mais la lutte intellectuelle a besoin de moyen pour fabriquer ses idées, les faire comprendre et les véhiculer. Certains diront : piètre lutte que la fabrication d'un livre, que son achat, et sa lecture et sa compréhension. Certainement. Peut-être avons-nous même revu nos prétentions rebelles à la baisse, mais il ne peut de toutes façons s'agir aujourd'hui que de résistance, d'une forme de résistance. Donner la parole aux poètes, écrivains, tenus à l'écart du monde marchand de l'édition ou pour de multiples raisons tout simplement tenus au silence, est une des mailles du filet qui s'organise autour de cette mondialisation extrême et des tendances esclavagistes du grand commerce et de la logique libérale.
Comme pour le magazine Noir & Blanc, les éditions n&b se placent sous le triple signe de l'engagement, de la découverte et de la qualité. Dans ce monde fortement iconographique sans cesse harcelé d'images télévisuelles, il est urgent d'en retourner aux mots, à la véritable littérature populaire, avec tout ce que ce terme possède de beau et de respectable.
Enfin, nous sommes également persuadés que de nos jours, les phénomènes sociaux et culturels ne peuvent être abordés sans une vision certes européenne, mais aussi mondiale de la littérature : les ouvrages de Vladimir Pistalo, Izet Sarajlic, Rajko Djuric, Abdelmadjid Kaouah, Alberto Masala ou de Senadin Musabegovic abondent de manière exemplaire dans ce sens, quand on sait par exemple que Rajko Djuric, co-scénariste du film Le Temps des Gitans d'Emir Kusturica, est président de l'Union mondiale des Roms et Sinti.
Vous le comprenez donc, l'objet purement littéraire n'est pas notre unique préoccupation. C'est aussi vers la relation éditeur/auteur/public, dans l'utilisation de la littérature comme outil social, et dans la lecture comme point de rencontre entre les différentes composantes de la société, que nous portons également nos efforts.
Une question demeure, notre propos est-il simplement de responsabiliser le citoyen par le biais des souffleurs de vers ou de reculer l’instant d’un homérique passage sous les panneaux Bienvenue aux portes de l’enfer ?





